L’abstention du premier tour des Municipales 2020, pour aller au-delà du clivage rural-urbain…

Chiffre clé du premier tour des élections municipales : un taux d’abstention record avec 55,25% des inscrits sur les listes électorales n’ayant pas voté ! Interprété de prime abord par l’anticipation des français au confinement, puisque la veille, le gouvernement avait décrété la fermeture de tous les « lieux recevant du public non indispensables à la vie du pays« .

Au-delà de ce contexte de crise sanitaire, il est intéressant de revenir sur ce taux d’abstention et d’explorer sous cet angle la géographie électorale de ce 15 mars 2020. La carte située à gauche ci-dessous, proposée par Le Monde, présente une première lecture de cette abstention : les secteurs les plus foncés ont enregistré la plus forte abstention, et les plus clairs une meilleure participation. La carte à droite ci-dessous, éditée par Géoclip, affiche la densité de population en 2017 (habitants/km2) selon le même code de représentation.

Un scrutin de liste(s) moins couru que la pratique du « panachage »

Premier constat à la lecture de ces deux cartes : les secteurs en clairs – avec la participation aux municipales la plus forte – sont ceux qui ont la densité de la population la plus basse. Pour rappel, les communes de moins de 1000 habitants sont concernées par le mode de scrutin du panachage (autorisation d’ajouter ou de rayer des noms de candidats). Elles rassemblent 71% des 35 000 communes françaises, et que 15% des inscrits sur les listes électorales. Ces communes rurales concernées par le panachage comptent en effet un taux moyen d’abstention 40% (soit 15 points de moins que la moyenne nationale).

Pour les 29% des communes françaises, la lecture de l’abstention dans ces communes de 1000 habitants et plus – soumises à un scrutin de liste(s) – mérite d’être éclairée par plusieurs clés d’entrée.

Faute de choix, de nombreux électeurs ne se sont pas rendus aux urnes : les communes avec une seule liste (38% des communes de 1000 habitants et plus) enregistrent un taux d’abstention de 64,3%. Pour autant l’abondance de choix aux élections municipales ne mobilise pas les électeurs. Au contraire : plus le nombre de listes est important, plus le taux d’abstention augmente !

Une abstention plus forte dans les métropoles

L’analyse de l’abstention dans les communes présentant deux listes ou plus met en évidence un phénomène majeur : plus le nombre d’inscrits est important, plus l’abstention est forte ! Ce constat d’une moindre mobilisation citoyenne dans les grandes villes contraste avec le dévoiement par certains du mouvement des Gilets Jaunes, qui reprenaient avec quelques raccourcis les travaux de Christophe Guilly sur la « France périphérique ».

Au sein de chacune des 22 aires urbaines françaises affiliées aux métropoles (identifiées par les lois de 2014 et 2017), le taux d’abstention est systématiquement plus fort dans les communes de la métropole que dans les autres communes de l’aire urbaine.

Il est vrai que l’anticipation du confinement a amené nombreux des habitants de ces dites métropoles à rejoindre par anticipation leurs résidences secondaires et de fait à ne pas aller voter. Pour autant, cette abstention record dans le cœur des métropoles est analysée par Benjamin Peyrel par exemple plus finement dans le cas nantais sur Mediacités, au point de mettre en évidence « jusqu’à 80% d’abstention dans les quartiers populaires ».

Dès lors, la forte intensité de l’abstention dans les métropoles renvoie à notre avis aux propos de Michel Grossetti et Guillaume Faburel, dans cet entretien paru en février 2020 sur le site  »Le Vent se lève », à l’égard d’une « désaffiliation au régime politique de la représentation ». Ils ajoutent à cela une critique plus vive sur les dispositifs de démocratie directe comme les « budgets participatifs, qui, pur hasard sans doute, accouchent tous des mêmes projets secondaires pour le devenir planétaire (propreté des rues, entretien des squares et subventions au street art)… ».

Les enseignements du taux d’abstention à l’issue de ce premier tour des municipales 2020 invitent à s’interroger sur le changement d’époque que nous vivons et ce, encore plus avec la crise sanitaire actuelle. Le départ en vue du confinement de certaines catégories de populations des métropoles vers leurs résidences secondaires en campagne ou sur le littoral en est une manifestation. Par ailleurs, la plus forte mobilisation lors de ces municipales observée dans le rural, via le panachage, témoigne d’une pratique élective toujours vivante. Ces signaux invitent « à une réappropriation des aspects positifs de la société paysanne », pour reprendre les mots de la géographe Valérie Jousseaume dans Alternatives Économiques d’octobre 2019. Elle invite à « sortir de la logique centre-périphéries (de l’opposition rural-urbain) sans quoi nous resterons dans l’impasse actuelle ». Ses propos porteurs de transitions prennent d’autant plus d’intérêt pendant cette période de confinement que nous vivons…

Laisser un commentaire